En avoir ou pas
10 05 2009Ce texte est déjà paru dans La Presse l'an dernier sous la rubrique Ah! La vie!
«Maintenant que vos enfants sont assez grands pour se garder eux-mêmes, je vais enfin pouvoir vous inviter à souper chez moi.» C'est ainsi qu'un vieil ami nous a invités dans sa demeure pour souligner un événement important. Il avait attendu que nos enfants soient assez vieux pour ne plus avoir à les inviter eux aussi afin de nous recevoir.
D'un côté, on pourrait prendre cette marque d'attention de façon très positive en se disant qu'il voulait surtout nous rencontrer, nous comme couple, sans les enfants qui viendraient immanquablement perturber nos discussions. D'un autre point de vue, on pourrait s'offusquer de cette invitation en supputant que nos enfants, donc une partie importante de notre vie, sont à dédaigner.
On sait bien qu'il y a des gens qui ne supportent pas les enfants, comme s'ils ne l'avaient jamais été eux-mêmes. Certains autres les perçoivent comme des menaces pour la quiétude des conversations et la préservation de leurs biens fragiles.
Mais cette remarque en apparence anodine de notre copain révèle davantage de choses. Il y a d'abord de l'indifférence à l'égard des enfants et un agacement face à leur présence. Ensuite, plus profondément, il y a un choix de vie qui ne mérite pas le droit de citer dans la société d'aujourd'hui.
En effet, les parents ont souvent l'impression de déranger ou d'ennuyer ceux qui n'ont pas d'enfants lorsqu'ils parlent de leur progéniture. Pourtant, ceux qui n'en n'ont pas ne se gênent pas pour raconter pendant des heures leurs nombreux voyages, les pays visités et les endroits secrets découverts de par le vaste monde.
De fait, ceux qui n'en n'ont pas discutent de vins, de voyages, de loisirs chers en imposant ainsi leur mode de vie comme sujet universel de discussion. Mais ils se montrent aussitôt agacés lorsque des enfants entrent dans leur décor. Tout au plus, ils peuvent les tolérer quelques heures s'ils ne parlent pas trop et ne font pas trop de bruits.
Par contre, ceux qui en ont savent combien il est difficile de glisser dans les conversations des allusions à leur vie familiale pourtant bien remplie. Quand ils parlent des bons coups de leur progéniture ou du bonheur d'avoir des enfants, ils sont fatalement jugés comme des personnes obnubilés par leur choix de vie et qui veulent se convaincre de la justesse de ce choix aux yeux des autres. « On le sait bien que vous avez des enfants, ne venez pas vous en vanter en plus! »
De même, ceux qui en ont savent qu'il est presque impossible de parler de leurs difficultés de vie familiale, tant le sujet est tabou ou ennuyeux. « Vous avez voulu avoir des enfants, ne venez pas vous plaindre en plus! »
Pourtant, une étude révélait l'an dernier que le coût moyen pour élever un enfant au Canada était de 10 000 $ par année! Deux enfants représentent donc un déboursé de 20 000 $ par an. Ainsi de suite. On comprend alors l'hésitation des jeunes de vouloir fonder une famille.
Bref, pour avoir des enfants, il faut savoir se priver afin de partager les ressources limitées et surtout se priver d'en discuter. Car ceux qui n'en ont pas ne veulent pas savoir combien il est difficile de joindre les deux bouts pour une famille. Ils ne veulent pas savoir davantage que la vie familiale regorge de moments de pur bonheur, de moments uniques et inoubliables.
«Vous en avez voulus, alors assumez-en les conséquences! Ne venez surtout pas nous achaler avec vos doléances familiales ou vos émerveillements devant les exploits de vos rejetons! Mais écoutez comme il est agréable de manger dans les restaurants branchés, de voyager partout sur la planète, d'assister à tous les spectacles, de lire les derniers livres à la mode, de se louer des chalets l'été et de prendre une retraite au soleil. En paix, sans enfants dans les parages...»
Publié par : Plotin à 17:16:52Permalien
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Catégories : Société, Personnel


